Réponse à une intervention sur la lecture dans les année cinquante...
Quelqu'un écrit sur une liste de discussion :
"J'affirme que dans les années
50 tous les enfants de 14 ans savaient au moins lire couramment…"
Discutons-en :
dans les années 50 tous les enfants de 14 ans savaient au moins lire
couramment me paraît quand même une affirmation exagérée ou alors il
faut mettre un autre sens derrière les mots :
- il y avait deux ordres comme on disait autre fois les ordres du
Tiers Etat et de la Noblesse : il y avait les classes du Petit Lycée
où l'on apprenait à lire dans des textes complexes, ceci dès le CP, et
en abordant très vite le latin qui ouvrait des perspectives
culturelles pour la poursuite d'études, mais aussi pour une
interrogation sur la langue et la maîtrise de la langue
Il y avait les classes de l'école communale où l'on partait du simple
pour aller vers le complexe, avec une méthode de lecture simpliste et
simplificatrice de la réalité. Une fois appris à lire au CP en
déchiffrant péniblement (sauf ceux qui, miracle, lisaient déjà tout
leur manuel avant l'heure, dont je fus (???!)), l'élève pouvait
espérer rencontrer des textes plus compliqués, et "lire" à force de
lectures à voix haute, comme on dit à marches forcées, toute la classe
écoutant le lecteur : pourquoi cela aurait-il été différent en 1950,
je l'ai vécu dans toutes mes années de primaire en 1960... et l'on
verra ci-dessous, qu'une certaine tradition semble perdurer en 2008 ?
Qu'appelle-t-on "lire couramment" ?
Savoir dire à voix haute des textes, parfois très bien avec une aisance parfaite ? J'en vois encore
de ces élèves, je parle des sixièmes en connaissance de cause, ils
travaillent beaucoup avec moi depuis l'an dernier : des élèves qui ne
comprennent pas parfaitement ce qu'ils lisent (voir leurs évaluations
aussi) mais qui réclament que quelqu'un lise à voix haute, enfin tous
veulent y passer : 'moi, madame, moi, je le lis !" ; je les stoppe
chaque fois - trop facile, pendant ce temps, les autres dorment ? - et
les renvoie à leur texte assez complexe (la consigne) pour leur donner
du fil à retordre et ça les embête ; certains ne veulent même pas
jeter un oeil sur leur feuille jusqu'à ce que nous mettions patiemment
en commun, que je les renvoie à leur feuille à nouveau et cela
plusieurs fois. Exercice que j'ai pu faire à plusieurs reprises en
individuel avec des élèves qui viennent en autonomie au CDI et que je
constate en difficulté de lecture : mais on sait lire couramment
chaque fois ! C'est ça qui est extraordinaire ! Comme on peut tromper
son monde et... soi-même !
- tu vas dire qu'aujourd'hui, on ne sait plus lire par rapport aux
années cinquante, si je suis ton raisonnement ou j'ai mal lu... mal
compris.
Je maintiens que dans les années soixante que j'ai connues, et je
suppose dans les années cinquante que tu as connues et dont tu parles,
il y avait peu d'élèves et pas plus qu'aujourd'hui, à l'école
communale (je ne parle donc pas du Petit Lycée) à maîtriser vraiment
la lecture courante = les compétences remarquables. Ca se saurait...
si les élèves de l'époque avaient été capables de lire vite et entre
les lignes, d'avoir une lecture fine, ce que maîtrisaient par contre
les élèves du Petit Lycée et pour cause.
Quelle proportion des élèves de l'école communale en 1950, capables d'une
lecture réellement courante, fine et qui n'en reste pas à la surface ?
Il semblerait qu'il y en avait un petit nombre que l'on s'empressait
d'ailleurs de sélectionner pour qu'ils rejoignent l'élite des happy
few du Lycée. Je parle toujours des années cinquante : il me semble
qu'il y avait un concours pour entrer en sixième.
Les autres élèves de l'école communale : que devenaient-ils ? Par
rapport à la lecture ?
" les petits bretons issus de familles pauvres jusqu'à l'après
guerre, où on ne parlait pas le français, qui eux-mêmes ne parlaient
que breton avaient un certain nombre de ressemblances avec les enfants
d'immigrés et aucun instituteur ne baissait les bras en s'abritant
derrière les origines sociales."
Je suis tout à fait d'accord avec toi. Les petits occitans à qui on
accrochait au cou un sabot "la vache" lorsqu'il se laissaient aller à
parler "patois" en classe ont connu le même sort mais ils ont appris
le français. Certains ont encore ces méthodes en travers de la gorge... Ont-
ils appris à lire couramment ? Ils revenaient de toutes façons dans
leur campagne : à quoi bon ? Un simple viatique suffisait... Alors,
lire couramment ...
Mais tu as raison, les instituteurs de Jules Ferry, les hussards
noirs, je les admire pour ce qu'ils avaient en eux de volonté de
sortir de leur misère les enfants du Peuple. Or, les places étaient
chères : certains élèves qui leur ressemblaient, en qui ils
reconnaissaient leur propre image, leur propre parcours, s'en sont
"tirés" grâce à leur aide mais les autres, tous les autres ???
L'école de Jules Ferry, ce doit être fini aujourd'hui !
La réalité est complexe et en effet tout n'est pas noir ni tout blanc.
Cependant, au bout du compte, on peut à la fin porter un jugement et
ne pas en rester là. Pour moi, et d'autres, l'école de Jules Ferry, ce
doit être fini. Les petits français issus de familles immigrées, ces
élèves qui à l'heure actuelle, arrivent en sixième avec tous les
problèmes de maîtrise de la langue française, mais aussi tous les
élèves qui ne maîtrisent pas les compétences remarquables qui
s'acquièrent par d'autres façons d'enseigner que la méthode de lecture
en CP, devraient avoir droit à une autre école.
L'école maternelle, l'école fondamentale pour tous les enfants dès deux ans !
- l'école maternelle est l'école fondamentale où TOUS les enfants
apprennent à lire, non pas avec une méthode de lecture mais en étant
dès le début, dès 2 ans, dans des situations complexes, dans la vie
tout simplement, tout de suite dans l'écriture, dans la lecture : y
avait-il dans les années cinquante des maternelles ? Avec les
objectifs de celle d'aujourd'hui ? Créait-on des journaux à l'école
maternelle (lecture-écriture) ? Ecrivait-on aux correspondants ? Aux
parents ? Jouait-on avec les mathématiques ? Attention, je n'ai pas
dit apprenait-on à calculer comme des comptables ?